Jeanne

PRIX TRANSMISSION/INTERGÉNÉRATIONS du Concours de nouvelles de la Communauté de communes de Montesquieu – mars 2021 –

Thème : La mémoire du territoire.

JEANNE

–Mamie Jeanne, raconte-moi encore l’histoire de la Bascote et de son mari le Bascot ! C’est vrai que c’était une sorcière qui enlevait les enfants dans un grand sac ? Et lui, tu crois qu’avec son caillou il pouvait soigner les rhumatismes des gens ?

– La rivière à côté de chez toi, maman l’appelle l’Eau Blanche. Pourquoi toi tu dis que c’est la « rivière du roi » ?

– Mamie Jeanne, la châtelaine du château de Fieuzal, elle faisait vraiment la Dame-pipi dans un théâtre de Bordeaux ?

Chaque mercredi, devant sa tasse de chocolat chaud, les coudes appuyés sur la table en formica de la cuisine, Albane me demandait de lui conter les légendes de ma commune et de celles qui se situent aux alentours. Son regard bleu pétillant ne lâchait pas le mien tant que je n’avais pas répondu à toutes ses questions.

Aussi, je replongeais dans le passé de ma région et tentais de le faire revivre pour elle. Je suis née en 1922 à Léognan, je m’y suis mariée et bien que mon Fernand ait quitté ce monde depuis de nombreuses années, je suis restée dans notre maison près du château de La Louvière. Depuis tout ce temps, je peux dire que je connais les anecdotes des environs sur le bout de mes doigts.

Ma petite-fille ne s’intéressait pas seulement aux légendes, elle voulait aussi tout savoir de la façon de vivre, à mon époque, dans nos campagnes. Je lui racontais longuement comment Léognan s’était transformé au fil du temps, le village d’antan devenant peu à peu la belle ville qu’elle connaissait.

– Il y avait combien d’animaux chez toi, quand tu avais mon âge ?

Je lui décrivais alors notre chien Patou, les chats – moins gâtés que le sien car nous les possédions surtout pour chasser les souris dans le grenier–, les quelques vaches, le cochon, les poules et les lapins dans leurs clapiers, auxquels j’apportais de l’herbe fraîche ou du foin chaque jour.

– Mais si vous n’aviez ni évier ni robinet, vous la trouviez où, votre eau ?

Je lui expliquais qu’il existait un puits dans la cour, auquel les voisins avaient également accès. Ma sœur et moi, nous allions chercher l’eau à la pompe du jardin. Nous nous lavions le soir dans une bassine et notre mère faisait la lessive au lavoir.

Albane ouvrait grand ses yeux et en oubliait de manger sa tartine beurrée, recouverte de cacao en poudre.

– C’est vrai qu’il n’y avait que des filles, dans ta classe ?

Pour elle, je détaillais sans me lasser notre univers scolaire, si différent du sien. L’école communale, où nous nous rendions à pied. Les deux cours de récréation, celle des filles et celle des garçons, qui étaient séparées par un mur surélevé d’une grille. L’hiver quand nous partions de la maison, il faisait encore nuit. Pour ne pas avoir froid aux pieds, nous mettions de la paille dans nos sabots de bois.

Albane m’écoutait attentivement, malgré son jeune âge. Insatiable, elle me questionnait encore et encore, jusqu’à ce que sa curiosité soit enfin satisfaite.

– Tu aimais ça, l’école, toi ?

– Oh oui ! Notre maître était sévère, mais j’adorais apprendre !

– Ah, c’est pour ça que tu es devenue institutrice, alors ?

Mon fils la déposait chez moi le mercredi matin avant de partir au travail. La matinée était consacrée à des activités calmes : Albane dessinait, jouait avec ses poupées, regardait des dessins animés à la télévision et je supervisais les quelques devoirs qu’elle devait faire. Elle m’aidait aussi parfois à confectionner le dessert du jour.

Après le repas, nous allions souvent nous promener dans les allées des vignes, autour du Château de La Louvière. Parfaitement entretenus, bordés par des buissons de rosiers rouges au bout de leurs rangs, les vignobles s’étendent à perte de vue. En automne, ils ondulent de rouge, de jaune et d’or. Au grand bonheur d’Albane, nous récoltions les plus belles feuilles que nous trouvions, avant de les faire sécher à plat dans des livres.

Parfois, lorsque la météo se montrait clémente, nous partions toutes les deux à vélo jusqu’au Lac Bleu. Un lieu incontournable pour les enfants. Nous emportions du pain dur qu’elle donnait aux canards. Je lui apprenais à faire des ricochets sur l’eau, avec des cailloux plats que nous sélectionnions avec soin. Elle mettait un point d’honneur à escalader les petites falaises calcaires accessibles. Nous observions les pêcheurs, à qui il arrivait d’attraper de grosses prises. Et nos vélos nous menaient sur les sentiers forestiers près du lac. L’automne était également propice à la cueillette des champignons. Nous ramassions des catalans – lactaires délicieux de leur vrai nom –, des coulemelles, des cèpes des pins et des chanterelles, que nous disposions dans un panier, fixé ensuite sur mon porte-bagages avec des tendeurs. Albane était très fière de les ramener chez elle.

Ces heures en pleine nature coloraient ses joues rebondies et une fois de retour chez moi, elle dévorait son goûter. C’est à ce moment-là que la plupart de temps, elle quémandait les anecdotes sur la vie d’autrefois. J’ai la chance d’avoir toujours possédé une excellente mémoire et pour ma petite-fille, j’éprouvais un grand plaisir à débusquer des tas de vieux souvenirs.

Vers l’âge de huit ou neuf ans, j’ai décidé de lui faire découvrir de nouveaux sites dans la région. Ses parents n’en avaient guère le loisir. Ouvriers tous les deux, leur temps libre était consacré au ménage de la maison qu’ils louaient et à l’entretien de leur petit jardin. Et je suppose qu’ils appréciaient de pouvoir se reposer un peu le dimanche.

Avec Albane, nous avons alors commencé à sillonner la campagne en voiture. Je riais de la voir s’émerveiller devant les innombrables châteaux de grands crus devant lesquels nous passions. Il faut dire que quelques-uns sont particulièrement élégants.

Nous ne visitions certains lieux qu’une seule fois, d’autres revoyaient régulièrement la vieille dame aux cheveux gris que j’étais, précédée par une enfant blonde, gaie et sautillante.

La Réserve Naturelle géologique de Saucats la fascinait particulièrement. Surtout l’un des sept sites à visiter, que nous connaissions par cœur. Nous longions d’abord le ruisseau Saucats, je désignais à ma petite-fille les aulnes, les frênes, les délicats iris jaunes des marais, fleuris au printemps. Nous admirions les gracieuses libellules qui nous frôlaient et les fines bergeronnettes des ruisseaux. Il n’était pas rare qu’un martin- pêcheur nous enchante, filant sous nos yeux comme une flèche bleue. Puis nous arrivions sur l’emplacement protégé. C’était magique. Avec Albane, nous remontions le temps. Plus de vingt millions d’années sous les mers s’étalaient devant nos yeux. Silencieuses, nous admirions les fossiles incrustés dans la falaise. Ma petite-fille aurait bien aimé en emporter un, mais c’était évidemment interdit. Je la consolais en lui proposant, après notre sortie en pleine nature, de jouer à l’apprentie paléontologue dans la cour de la Maison de la Réserve. Là, dans de grands bacs à sable spécialement aménagés, de véritables « fouilles en réel » avaient été magnifiquement organisées pour les enfants. En tant qu’ancienne pédagogue, je ne pouvais qu’encourager Albane à y participer ! Munie de pinceaux de différentes tailles, tirant la langue tant elle s’appliquait, elle déterrait et brossait minutieusement, comme les vrais professionnels, des ossements factices.

Le château de Montesquieu à La Brède représentait un autre endroit privilégié. Ma petite-fille l’adorait. Il faut dire que le panorama est tout à fait grandiose. Classé monument historique, l’édifice se reflète dans les douves, réunies en un superbe lac. Albane et moi, nous avons visité deux ou trois fois l’intérieur. Elle était fière de savoir que l’imposante demeure avait vu naître un célèbre écrivain et philosophe qui y séjournait souvent et y avait rédigé la plus grande partie de son œuvre. La plupart du temps, Albane s’amusait dans le grand parc et prenait des photos du château sous tous les angles, avec l’appareil que je lui avais offert.

Nous aimions aussi nous rendre dans des lieux moins prestigieux, mais tout aussi chargés d’histoire : Isle-Saint-Georges et son ravissant petit port, où les pêcheurs ramenaient autrefois l’alose et la lamproie dans leurs filets. Les neuf églises romanes des villages aux alentours, notamment celle de Castres, avec sa cloche en bronze du dix-septième siècle. Et bien sûr, le circuit des moulins à eau sur l’Eau Blanche, qui au fil du temps en a compté pas moins de quinze. Avec son appareil photo, ma jeune compagne se régalait à immortaliser tout ce qu’elle voyait. Certains clichés étaient vraiment réussis.

Après mon mariage, beaucoup de nos amis sont partis travailler dans les usines, à Bordeaux ou en banlieue. Fernand et moi, nous sommes restés attachés à notre territoire natal. Nous avons eu trois fils. Albane est la fille de Gilbert, notre petit dernier, né sur le tard. Mais alors que beaucoup d’ouvriers ont déménagé à cause de leur travail, Gilbert et sa femme ont préféré ne pas s’éloigner de Léognan. Il y a quelques années, à force d’économies, ils ont pu acheter la maison dans laquelle ils ont élevé Albane, à Ayguemorte-les-Graves, un village à une dizaine de kilomètres de chez moi.

L’aîné de nos fils habite la banlieue chic de Caudéran, le cadet à Bordeaux dans le quartier réhabilité des Chartrons. De mes cinq petits-enfants, Albane est la plus proche de moi. Les autres ne me prêtent guère qu’une attention polie. Je ne leur en veux pas et je les comprends, car venir voir leur vieille grand-mère tournée vers ses souvenirs, doit passablement les ennuyer.

Je viens de fêter mes quatre-vingt-dix-huit ans. Je suis encore en bonne santé pour mon âge. Mises à part quelques douleurs rhumatismales, la baisse de ma vue représente mon plus gros souci. La lecture constituait ma plus belle évasion. Désormais, malgré l’opération de la cataracte, mes yeux fatiguent vite et je peine à me concentrer sur de trop petites lettres.

Je tiens entre mes mains le plus beau cadeau que j’aie jamais reçu dans ma longue vie. Albane me l’a offert pour mon anniversaire. C’est un livre. Un ouvrage magnifique. Je ne peux pas le lire, mais ma petite-fille a tourné chaque page à ma place et me l’a commenté. Je réussis tout de même à admirer quelques illustrations. Un peu floues, mais ce n’est pas grave.

Depuis quelques années, Albane est devenue journaliste d’investigation. Cela ne m’a pas étonnée car elle a toujours eu un goût prononcé pour l’écriture et un sens aigu de l’analyse. J’imagine que son tempérament passionné est également un plus non négligeable dans son métier.

Ma petite-fille m’a expliqué que depuis plusieurs années, elle souhaitait créer un ouvrage unique autour de notre patrimoine. Un livre fort. Authentique. Je l’ai écoutée avec beaucoup d’intérêt. Soudain, elle m’a demandé de m’asseoir.

– Mamie Jeanne, j’ai quelque chose d’important à t’annoncer.

Surprise, je me suis laissée choir lourdement dans mon fauteuil préféré.

La voix d’Albane s’est faite plus douce quand elle m’a interrogée :

– Tu te souviens des histoires que tu me racontais quand j’étais petite ?

– Lesquelles ? lui ai-je demandé, il y en avait beaucoup…

– C’est vrai, mais je les connaissais toutes par cœur. Arrivée à la maison, je m’empressais de les retranscrire sur des carnets, que maman m’avait achetés spécialement pour ça. Je ne te l’avais pas dit ? Tes histoires, je ne les ai jamais oubliées.

Ses paroles ont réchauffé mon vieux cœur. Mes yeux se sont embués, j’ai dû me lever pour attraper un mouchoir en papier et essuyer mes lunettes. Albane m’a alors entourée tendrement de ses bras et elle m’a chuchoté à l’oreille :

– Mamie, ce livre est ton témoignage. Pour l’illustrer, j’ai choisi les plus belles photos prises durant tous ces mercredis après-midis que nous passions ensemble. Pour moi, c’est évident, tu es la plus grande source d’archives de notre région !

Les seuls mots que je suis capable de distinguer se trouvent sur la couverture. Il s’agit du titre du livre. Mon prénom y est inscrit en gros, j’en suis très émue : « Jeanne, la mémoire du territoire ».

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