La couleur noire de l’amour

PRIX LITTÉRAIRE de La Lampe de Chevet Éditions

 

 

                                                                                                LA COULEUR NOIRE DE L’AMOUR

– Ah bon, tu ne vas pas te marier en blanc ? a persiflé Jeanne. Puis elle a ajouté méchamment:

– C’est vrai que pour toi, blanc ou noir, c’est un peu pareil.

Je me suis sentie devenir toute rouge. Un rouge brûlant qui s’est mis à cuire mes joues. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’on me fait une remarque de ce genre à propos de ma vision particulière des couleurs. Et puis Jeanne sait très bien que ce qu’elle a dit est absolument faux. Mais je suis très sensible. Et ça, elle le sait aussi.

D’accord, je ne verrai jamais les couleurs comme vous. Et alors ? Aucun doute, les miennes sont bien là. Très présentes et très vraies. Autant que les vôtres. Pourquoi seraient-elles moins réelles ? Elles sont différentes, c’est tout.

J’avais tout juste deux ans quand maman a commencé à me les apprendre. Et je peux dire que depuis, j’en ai mémorisé des centaines.

Quand je suis allée au bord de la mer pour la première fois, j’étais très petite, mais je m’en souviens. Maman m’avait dit qu’elle était bleue, verte ou grise selon la couleur du ciel qu’elle reflète. Ce jour-là, elle était verte. Lorsque j’ai avancé vers elle en serrant très fort la main de papa, j’avais peur à cause du bruit assourdissant des vagues. Mais j’ai vite adoré l’eau qui fouettait mes jambes nues, moussait en picotant sur mes doigts et dans laquelle je me suis mise à sauter comme notre chien Jaïko quand il me renverse en jappant de joie.

– Et le ciel, il est froid et mouillé lui aussi ? avais-je demandé à papa.

– Oui ma Clotilde, m’avait-il répondu, à cause de l’altitude et des nuages pleins d’eau qui s’y promènent. 

J’ai compris alors que le vert pouvait être froid et mouillé, avec une forte odeur d’iode et de sel qui pique les yeux.

Je savais déjà que l’herbe aussi est verte, ainsi que la mousse des forêts et les feuilles des arbres quand elles sortent des bourgeons, toutes tendres, encore un peu poisseuses. Mais je n’ai pas confondu. Je ne confonds jamais. Pour moi, le vert de l’herbe avait déjà pris la couleur du rire de Paul, mon grand frère, quand nous nous couchions en haut du pré derrière la maison et que nous nous laissions rouler jusqu’en bas. Celui de la mousse était plein de petits brins doux à l’odeur d’humus que j’aimais respirer à plein nez.

Pour vous, les nuances des couleurs ont un nom bien précis. Vous dites vert clair , vert anis , vert olive ou vert émeraude . Je ne peux définir ainsi les miennes, car elles sont infinies. Chacune de mes couleurs a une odeur, un son, une émotion qui n’appartient qu’à elle.

Si j’avais voulu, j’aurais pu répondre à Jeanne:

– Ce qui t’embête le plus, c’est que moi, j’ai rencontré l’amour. 

Ça lui aurait cloué le bec, elle qui change de petit ami tous les quatre matins. Mais ça n’aurait servi à rien de jeter de l’huile sur le feu. J’ai préféré me taire.

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, ma sœur a toujours été jalouse. Elle avait trois ans quand je suis née et Paul presque cinq. Je suis la petite dernière. Malheureusement, personne n’avait prévu que mes nerfs optiques seraient atrophiés. Je suis aveugle de naissance. Bien sûr, mes parents ont été d’autant plus présents et attentifs vis-à-vis de moi, ce que Jeanne a mal supporté. Mais je refuse d’en porter la faute.

Mis à part ma sœur, personne dans la famille ne me faisait sentir que j’étais différente. Je ne l’ai vraiment compris qu’au moment d’aller à l’école. Non, je ne suivrais pas le cursus de mes aînés et n’apprendrais pas non plus à lire les livres dont je tournais les pages, confortablement installée sur les genoux de maman quand elle me racontait une histoire. Pour moi, ce serait le braille et l’Institut des Jeunes Aveugles à Toulouse. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes venus habiter tout près de cette ville peu après ma naissance.

En vérité, ce n’est pas très grave pour moi de ne pas voir avec mes yeux. Je vois quand-même. Autrement. Il paraît qu’ils sont beaux, ces deux lacs clairs et calmes, comme dit papa. Je sais qu’ils s’harmonisent parfaitement avec la blondeur mousseuse de mes cheveux.

Et puis je possède une oreille plus fine que la plupart des gens. C’est peut-être pour ça que depuis l’enfance, j’adore le piano. Mes parents m’ont fait prendre des cours très jeune et j’en joue avec beaucoup de plaisir. Aussi il y a trois ans, quand l’Institut m’a proposé de préparer le CAP d’accordeur, j’ai tout de suite été d’accord. Au cours de ma dernière année de formation, j’ai eu un stage à effectuer en entreprise et c’est là que le premier jour, j’ai rencontré Jonathan.

C’était un matin coloré de mauve. L’air était doux, printanier et la veille au soir, maman et moi avions cueilli quelques branches odorantes du lilas du jardin, qu’elle avait ensuite disposées dans un vase sur la table du salon. Parfum subtil et entêtant à la fois, dégoulinant de mauve, qui dès le petit déjeuner, avant même que maman me conduise à l’entreprise, m’avait offert la teinte de ma journée.

Connaissez-vous les petits porte-bonheur à cinq pétales que l’on cherche dans les grappes de fleurs ? Je n’ai pas mon pareil pour les sentir sous mes doigts. Vous les glissez ensuite dans l’échancrure de votre chemise ou de votre tee-shirt et ils vous portent chance. J’en ai trouvé ce matin-là, c’est peut-être ce qui a fait basculer mon destin.

Jonathan était employé dans l’établissement. Aveugle lui aussi. Une voix chantante, sincère mais très triste, où j’ai tout de suite reconnu les accents douloureux de la solitude. Un grand respect des instruments sur lesquels nous travaillons, qui m’a touchée. Une oreille musicale exceptionnelle, plus développée encore que la mienne. N’a-t-elle pas su entendre sans parole mes espoirs les plus fous ?

Nous avons plongé très vite ensemble dans la couleur noire de l’amour. Pour moi, la plus belle. Celle du mystère, du secret, de l’intimité à deux que je vivais pour la première fois de ma vie. Très proche de celle que l’on peut sentir vibrer dans le silence de la nuit, quand on lève la tête vers le ciel. Une autre dimension, magique, sacrée. Vous devez pouvoir me comprendre, vous les voyants, puisque vous affirmez que la nuit est noire.

C’est pour cette raison précise que je n’épouserai pas Jonathan en blanc. Je veux revêtir la couleur de mon amour pour lui. Le jour du mariage, je porterai la tenue que je suis allée acheter avec maman. J’ai un peu hésité entre robe et tailleur. Finalement, j’ai choisi la petite robe noire.

La petite robe noire, c’est aussi le nom du parfum de Guerlain que je porterai ce jour-là. Mon préféré.

 

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *