Chloé

PRIX ÉCRITURE D’AZUR 2015

CHLOÉ

 

Non, je ne suis pas handicapée. Ni clouée dans un lit. Pourtant, moi qui aime tant l’air doux du printemps, alors que le soleil, du bout de ses rayons, m’appelle à travers les baies vitrées du salon, je ne bouge pas. Bien qu’habituée à de nombreuses balades dans les ruelles de notre village ou de longues flâneries dans la nature, je reste là, immobile, installée sur le fauteuil confortable devant l’ordinateur éteint. Je laisse mes pensées m’emporter. Je rêve. J’attends. Quoi ? Que mon amour rentre après le travail, tout simplement. Mon Laurent chéri.
C’est le moment préféré de mes journées. Celui où toutes mes pensées sont entièrement tournées vers l’homme que j’aime. Où je me sens à la fois heureuse de son retour imminent et secrètement inquiète au cas où il aurait un gros retard. Ce qui est déjà arrivé, mais je ne m’en suis jamais plainte car notre belle relation repose sur une base très claire.

Nous nous sommes rencontrés sur le tard lui et moi, nous étions libres tous les deux et avons décidé de le rester. Malgré notre amour réciproque, nous n’avons aucun compte à nous rendre. Chacun gère librement son emploi du temps. Parfois, Laurent décide dès le matin de ne pas rentrer pour la nuit. Il m’en parle avant son départ pour le boulot, c’est suffisant. Moi même, il m’arrive de découcher, mais j’avoue que c’est beaucoup plus rare. Je ne suis plus très jeune et un peu casanière il est vrai. C’est ainsi que nous vivons, avec mon homme. Nous nous respectons entièrement. Nous avons bien compris qu’en vérité, chacun n’appartient qu’à soi-même. Seul, le plaisir de vivre ensemble cimente notre lien.

La lumière a commencé à baisser dans la pièce, les ombres des meubles s’étirent sur le vieux carrelage de tomettes rouges. Laurent est bel et bien en retard ce soir ! Soudain, je sursaute. Est-ce la porte d’entrée qui vient de s’ouvrir ? Je n’ai pas entendu le crissement des pneus dans l’allée ni, sur le gravier, le pas léger que je reconnaîtrais entre mille. Pourtant, j’ai l’oreille fine. Mais peut-être m’étais-je un peu assoupie. Ah non, c’est le volet de la chambre qui claque dans le vent ! Laurent n’a encore pas pensé à l’attacher ce matin en partant … Quelle tête en l’air cet homme… Je souris intérieurement. Tendrement.

S’il n’y avait pas ce fichu travail, nous partagerions tellement d’instants heureux lui et moi! Il est si gentil, si attentionné. Il a pour moi des gestes si doux, si délicats… Je gémis doucement. Comme ils sont bons, les moments d’amour avec lui ! Quand il me dit :
– Viens ! il n’a pas besoin de me prier longtemps, je m’allonge avec bonheur tout contre lui. Il me murmure ces mots dont il a le secret, ces mots tendres que les hommes disent aux femmes qu’ils aiment… Il loue le bleu rare de mes yeux, le moelleux de mes rondeurs, la souplesse de mon corps, que j’entretiens chaque jour. Eh oui, je suis coquette… J’aime son regard sur moi dans ces moments-là. Grâce à lui, malgré mon âge, je me sens belle. Lui n’est vraiment pas mal non plus, avec sa grande taille, ses cheveux un peu longs qui frisottent dans le cou, ses mains fines et fermes. Et puis j’adore quand il m’embrasse, me caresse ; je ferme les yeux, c’est bon…  Là, me dit-il, là… Ah oui, il me connaît bien, là c’est encore meilleur… Pour lui, je me fais si douce ! Je suis toute à lui. Je lui offre mon ventre. Oh que j’aime ça !… Je le sais, jamais personne ne me donnera autant de plaisir que lui.

La nuit est tout à fait tombée maintenant. Noire. Épaisse. Enveloppant le jardin d’une chape de silence immobile. C’est bien lui cette fois ! Je me lève d’un bond. Laurent entre à grandes enjambées, jette rageusement sa veste sur le canapé. Une mèche blonde collée sur le front, des éclairs dans ses yeux gris qui ce soir ont pris la couleur de l’orage, il fulmine.
– Excuse-moi ma Chloé, je croyais rentrer plus tôt ! J’en ai vraiment ras le bol de cette société, avec ce rythme de dingues ! Métro boulot dodo, c’est quoi cette vie ? Déjà qu’elle est bien courte la vie, qu’il faut se battre contre la maladie, la souffrance, l’ignorance, la bêtise des hommes, pourquoi faut-il donc qu’on s’en rajoute ? C’est ça le progrès, tu crois? Dire que je m’étais promis une soirée tranquille, à lire un bon bouquin ! Mais la réunion n’en finissait plus, il est vingt-deux heures Chloé,tu te rends compte ?
Je comprends sa colère. Il faut dire qu’il se donne sans compter dans la boîte où il travaille et n’est pas toujours remercié à sa juste valeur. Je l’accompagne vers le coin cuisine, même si moi, j’ai déjà mangé. Il ouvre le frigo, attrape le reste de hachis parmentier, le fait réchauffer. Une bonne odeur de viande mêlée à la purée de pommes de terre se répand dans la pièce. Je le connais mon Laurent. Il vaut mieux que je me fasse discrète. Inutile de me manifester dans ces moments-là, il n’écouterait même pas le son de ma voix. Et puis je sais bien que ses accès de rage ne durent jamais longtemps. Il essuie délicatement ses lèvres charnues avec sa serviette en papier et se tourne vers moi. Dans ses yeux, brille une pointe d’envie.
– Tu en as de la chance d’être à la retraite ! me dit-il.
C’est vrai, je reconnais être privilégiée. Lui, il vient de fêter ses soixante ans, mais il en a encore pour trois ans à travailler. Je sens dans sa voix chaude et grave pointer la tendresse et l’humour. Ma présence a le don de l’apaiser. Il a fini son repas, il va monter se coucher. Ce soir, je crois que j’irai dormir avec lui.

Mais avant, je vais faire un tour jusqu’au distributeur de nourriture automatique. Car je mange par toutes petites doses. Je crois que c’est normal pour une vieille chatte tigrée.

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